La petite renarde – kiné

Masami Tozaki se définissait comme un vieux japonais de Paris, un peintre médiocre, un Foujita raté amoureux des canidés et des chats. Son placard vitré renfermait l’empaillage d’un un chat siamois mité, d’un fennec aux oreilles brisées, d’un renard roux ayant perdu son lustre. Monsieur Tozaki avait exercé des talents d’artiste taxidermiste en des temps lointains. L’exercice de cet art un peu morbide avait  fasciné puis angoissé Madame Tozaki, une parisienne née Claire Dupré, musicienne reconnue qui avait fini par le quitter. Masami Tozaki vivait seul et ne quittait plus guère son appartement sis au sixième étage d’un immeuble ancien de l’est parisien, capricieusement desservi par un ascenseur cacochyme soumis à de multiples arrêts intempestifs. Il retardait d’années en années son inéluctable retour au Japon. Ceux qui le rencontraient avaient la vision d’un petit homme au visage parcheminé, au crâne chauve pustulé de taches brunes, aux  petits yeux rieurs dans des paupières fendues, à la voix miaulante. Perclus de rhumatismes, il avait accepté de mauvais gré la venue d’un kinésithérapeute à domicile, tout en redoutant l’intrusion dans son intimité de ce qu’il imaginait être un jeune escogriffe, pseudo sportif, aux cheveux courts lustrés, à la barbiche taillée qui lui massacrerait ce qui lui restait de muscles. Du moins  c’est ainsi que son caractère acariâtre voyait  les choses.

Quelle ne fut pas sa surprise quand, au jour dit, la porte palière s’ouvrit sur le sourire éclatant d’une jeune femme lumineuse, ses yeux vifs perçants, une épaisse queue de cheval au brun- roux blondi à ses extrémités retombant sur le devant de l’épaule, s’enroulant à l’instar d’une écharpe autour du cou. « Bonjour, je suis Carine, la kiné ». Il s’effaça, balbutia « namas té…namas té ».

Désormais, il se mit à guetter son arrivée, deux fois par semaine, ravi par le trop plein de sève qui rosissait ses joues, son corps débordant de vie, son sérieux, ses gestes professionnels, ses yeux gris-bleu roulant sur le blanc de la cornée…Pourtant, Masami ne se sentait pas tranquille. Une forme d’envoûtement, d’angoisse diffuse s’emparait de lui, surtout lorsqu’elle partait : « C’est nickel, je me dépêche, ce soir je suis blindée, j’ai Pilate » langage incompréhensible, encore que le nom de Pilate lui disait quelque chose, une histoire où on se lavait les mains, une histoire de kiné peut-être. Ce langage cachait quelque chose, il en était certain. La chose s’imposa un après-midi de soins dans l’esprit tourmenté de Masami Tozaki. Ce visage volontaire à l’ovale allongé, comme l’esquisse d’un museau fureteur, ce nez aquilin planté sur des lèvres à peine ourlées, ces yeux francs, pétillants, jamais fuyants, ce flot de cheveux chatoyants leur fourrure comme une queue de renard, oui la femme kiné avait quelque chose de la vivacité, de l’astuce, de l’intelligence, de la rouerie peut-être du renard. Devant les yeux hagards de Masami, ses longs doigts effilés devenaient crochus, griffus, prêts à déchirer, ses avant-bras, se couvraient de poils roux, sa tête s’allongeait en museau mince et pointu. Masami hurla, se contorsionna «  Ho ! Ho ! Une renarde, une femme renarde ! ». La kiné lui avait donné un verre d’eau, l’avait calmé : « namas té, namas té, origato, origato », s’était-il excusé

La nuit fut terrible pour lui. Il montait l’escalier du sanctuaire de Fushimi- Taisha-Kyoto entre les colonnes rouge vermillon des toriis qui ouvraient l’espace shinto, passait sous les linteaux de bois noirci légèrement recourbés, ignorait leurs inscriptions torturées, noires, menaçantes, qu’il ne pouvait décrypter. Il suivait la femme renarde, le brin-roux de sa touffe,  incarnation du kami femelle d’Inari, le dieu- renard du riz, du commerce, des femmes infertiles et des prostituées. Il savait, Masami, les leurres d’Inari, cheveux au vent, belle jeune femme, gerbe de riz à la main, chevauchant la croupe d’un renard. Il n’avait pas, Masami, cette force de traiter avec la déesse, il s’enfonçait dans des sentes obscures mouillées par la pluie sans nuages que l’on appelle «  pluie du renard », buttait sur des lanternes de pierres ajourées, des mini- autels, des stèles de pierres votives signalant la présence des kamis-esprits tutélaires, dans le cliquetis de plaquettes de bois graphitées d’une supplique à Bouddha, d’une offrande aux esprits , du nom d’un défunt. Il bifurquait au hasard, quittait l’alignement sacré des toriis, s’engageait dans un mystère végétal d’où jaillissait l’ordonnancement sépulcral d’autels couverts d’offrandes, de fleurs multicolores, gardés par des renards accroupis sur leurs pattes postérieures, leur gueule proéminente dépourvue d’aménité, leurs yeux de pierre glacés. C’est alors que se mirent à glapir les milliers de renards Inari figés dans la statuaire de pierre, qu’ils s’animèrent en meutes fauves, folles, secouant leurs museaux effilés. Ces renards qui l’instant d’avant veillaient, bustes de pierre mortifère orgueilleusement dressés, gueules provocatrices chargées d’une faucille, d’un germe de riz, de la clef d’un grenier, gueule prête à protéger, attraper, déchiqueter, animaient leurs orbites vides, tout à coup dilatées, éclatées d’un jaune fauve, le nez pointé sur des odeurs putrescentes, sur des senteurs vermeilles de vie éclatée, secouant l’offrande porte-bonheur de leur collier, de leur petit tablier rouge- vermillon, ces renards se dispersaient soudain dans ce lieu sacré où règnent les cèdres, les serpents et les morts. L’ombre d’un renard, sa gueule avide, sa fourrure chaude et sensuelle, son glapissement, les crocs qui vont se planter là dans la gorge nouée… hurlement de Masami dont le front heurte le montant du lit…Il n’est que deux heures du matin soupire  son corps en douleur. Dans le confinement de la pièce assombrie, la lampe votive du petit autel familial répand, sur la statuette du Bouddha et les offrandes colorées, un éclat de sang. Masami a peur, une peur ancestrale.

Comme beaucoup d’êtres esseulés dans leurs draps, il saisit son iPad. Il tape RENARD. Rapidement il sait tout sur les types de canidés, leurs mœurs, leur coexistence amicale et conflictuelle avec l’homme. Il passe vite sur les fables de La Fontaine, s’attarde un instant sur le Roman de «  Renart », y cherche la trace de sa  femelle Hermeline. Au reste, le résumé ne lui apprend rien qu’il ne sache déjà : la ruse du renard, sa vivacité, sa capacité à se sortir de toute situation. Il se souvient de la «  Petite Renarde Rusée », opéra d’un compositeur tchèque que lui avait fait découvrir Claire Dupré, une histoire de petite renarde qui s’enfuit de la geôle d’un garde-chasse,  fonde avec son amant renard une famille de petits renardeaux, est tuée en braconnant un poulailler mais ne meurt pas vraiment car le garde-chasse, rencontrant la jolie fille de la renarde rusée, voit en elle l’image de sa mère. C’est l’illustration de la roue du karma, du cycle de la vie et des réincarnations avait argumenté Masami devant une Claire sceptique. Masami sanglote envahi de nostalgie. Sa rationalité acquise en occident fond devant le retour du refoulé bouddhique et shintoïste .Oui, Inari a pu s’incarner dans la petite kiné, pour l’avertir, lui nuire, le tourmenter…Pourquoi ?

Conscient de n’avoir qu’imparfaitement respecté les devoirs de son dharma, Il cherche fébrilement une image d’Inari, dans sa posture assise, parée de tous ses attributs, pose le cliché sur son petit autel familial, prend une coupelle, y dispose des grains de riz. Il sait que si d’ici la fin de la nuit quelques grains disparaissent, c’est qu’Inari sera passé pour le  rassurer, le ramener à lui, le protéger. Il s’endort. Il lui semble au matin qu’il manque un peu de grains. Mais comment s’en assurer, il ne les avait pas comptés. A midi et demi, la kiné était passée : « C’est nickel, monsieur Masami, je vais pouvoir vous confier à un de mes collègues. Je pars, je vous l’avais dit, j’ouvre mon propre cabinet avec deux de mes potes ». « Ho…Ho…Où ? », avait hoqueté monsieur Masami Tozaki. Il avait vaguement compris Maisons-la frite, s’était légèrement incliné: « oligato…na masté ». La porte s’était refermée, il s’était senti soudain terriblement seul.

Masami Tozaki portait avec de plus en plus de difficultés le poids de ses quatre-vingt-huit ans, lorsque, quelques années plus tard, mu par un indéfinissable sentiment d’abandon, de nostalgie mêlé de curiosité, il décida de prendre un taxi jusqu’à ce qu’il savait maintenant être Maisons-Laffitte. Il avait pointé sur internet les cabinets de kiné. Dans une rue assez cossue du centre-ville, une  vitrine affichait en gros caractères : «  Cabinet de kinésithérapie, Masseur, Traumatologie du sport, Pilates ». «Ho ! », avait éructé monsieur Masami à la lecture de ce dernier mot qui prenait un « s ». Le cabinet jouxtait  un petit salon de thé communicant, affichant «  Salon Kinari ». Passé l’accueil on parvenait à l’orée d’une grande salle encombrée de divers instruments, vélos, tapis- roulant, engins de musculation… Une dizaine de personnes, mâles et femelles se roulaient par terre sous la direction d’une femme épanouie agitant sur son épaule sa queue de renarde mordorée. « Ho! C’est elle » murmura Monsieur Masami  qui s’enfuit aussitôt vers la porte contiguë du salon de thé ouverte sur l’accueil. Il y avait là un petit comptoir décoré d’un renard statufié, quelques tables et chaises, quelques clients- patients devant leurs boissons chaudes et leurs viennoiseries, quelques livres sur des rayonnages. Un concept de paix, de calme, si ce n’était ces deux petits renardeaux, le portrait de leur mère, qui musardaient sous les tables et glapissaient joyeusement. Masami avait pensé qu’Inari avait bien fait son travail.

Ce soir-là, il n’était pas rentré chez lui…On ne le revit jamais. On a dit avoir entendu des glapissements, des gémissements dans son appartement vide. On a dit que, réincarné sous forme de renard, il musardait les nuits de clair de lune dans les rues de Paris. On a dit qu’on avait trouvé son corps sans vie, déchiqueté dans un champ de betterave par une meute de renards. On a dit qu’une renarde longtemps tenue enfermée chez lui l’avait envoûté, enlevé, et veillait sur ses cendres dans le sanctuaire de Fushimi-Taisha à Kyoto….On a dit… On dit tellement de choses sur les renards !

Paru dans la revue SIECLE 21, numéro 34, juin 2019.

Illustration de l’auteur

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