Novembre à Saint-Jean

Il devait être cinq heures, cinq heures et demie, peut être un peu plus, pas six heures toutefois. L’éclairage municipal pas encore allumé laissait l’obscurité envahir la rue et des myriades d’étoiles briller dans un ciel assombri. Myriam Slauter déjà levée était penchée sur l’ovale immaculé du lavabo inscrit sur le carrelage blanchâtre d’un cabinet de toilette attiédi des vapeurs d’un sèche- serviette. Elle procédait comme chaque précoce matinée à des ablutions qui ne négligeaient ni la bouche, ni le torse, ni les aisselles, ni les fesses, ni le sexe. Elle ne savait pas qu’à ce moment là, elle était observée. Elle s’essuyait tranquillement avant d’aller enfiler ses vêtements, de se maquiller, de se parfumer, s’aguerrissant à l’agression d’une journée ordinaire et sans attraits qu’elle savait devoir être rude, là- bas où elle travaillait.

Oh, elle n’était pas vraiment observée, tout juste devinée.

Tom Varville avait depuis quelques jours emménagé, et ce pour un couple de semaines tout au plus, dans l’étroite maison d’en face, coincée entre la boulangerie provisoirement fermée et l’épicerie mal achalandée où ne semblait fleurir que Ouest France et l’Echo de la Manche. C’était Novembre. Un froid vif rôdait dans les rues désertées du bourg de Saint-Jean, s’insinuait dans les huisseries mal jointées, traînassant là de jour comme de nuit.

Ce que Tom faisait là ? C’était son affaire. Tout comme était son affaire ce regard qu’il portait à ce moment là, éveillé d’une nuit mal ensommeillée par la lueur qui avait traversée l’obscurité de sa chambre, et comme ébranlée le matelas fatigué de son lit. Tapi dans l’obscurité, le souffle un peu court, voyeur impénitent, il fixait sur les fenêtres d’en face un jeu d’ombres et de lumières diffracté par le verre dépoli de vitres opalescentes, fasciné par le jeu de formes difformes, ce rose rétréci et excorié, ce noir secoué, ce blanc balancé sur le rose sexué. Rien n’y faisait, il devinait derrière ce rose grenu, ce sombre d’une forme agitée, l’éclair d’une tâche blanchâtre, ce qui ne pouvait être pour lui que l’image d’une femme à sa toilette, du moins le fantasmait- il, habité qu’il était des traits de Renoir ou de Degas, hanté de la pensée maléfique que ce ne pourrait n’être que celle d’un homme ou d’une vieille peut être… Le temps passait et les mouvements semblaient se préciser, une courbure soudaine, un brusque accroupissement, le flou de tâches de couleur ex-tendues et rétrécies, comment cela pouvait-il durer si longtemps ? Un vide aveuglant s’était fait soudain sur le dépoli de la vitre allumée, la fenêtre d’à côté brusquement illuminée, comme un flash de photographie révélait un corps nu derrière les transparences d’un rideau mal tiré, une culotte blanche rapidement remontée, des seins vite masqués dans l’ocre d’un soutien- gorge agrafé, la masse sombre d’une chevelure brune brouillant un visage flouté, le vide noir sur l’écran vite éteint de la fenêtre entr’ouverte laissant derrière lui la vague image évanouie d’un fauteuil ombré et de quelques meubles mal distingués.

Ce que Tom décida, le souffle un peu court, échauffé de l’espoir de quelque rencontre à la fois désirable, incertaine et dérisoire ? Vite s’habiller, rester à guetter là la probabilité d’un départ d’en face dans le claquement sec d’une porte refermée, alors qu’il était maintenant plus de six heures du matin, que les lampadaires brusquement allumés éclairaient d’une lueur blafarde les façades un peu ocrées de maisons silencieuses aux volets clos, aux fenêtres aveugles sur des intérieurs masqués. Il se décida à ajuster rapidement des vêtements adaptés à la fraîcheur matinale, entrouvrit la porte et attendit …attendit ce qui lui sembla être une éternité, cinq, dix minutes peut être que la porte d’en face s’ouvrisse sur la voisine d’en face, emmitouflée d’un parka molletonné cintré sur une taille serrée, jambes enserrées d’un jean botté de cuir rouge, chevelure noire soulevée sur une capuche fourrée rabattue. C’était une femme pas si vieille, lui semblat-il, qu’il entrevit de sa porte entr’ouverte vite franchie et vite claquée avec un ajustement sonore qui traversa la rue et la fit se retourner.

« Bonjour ! » dit-il, « Bonjour ! » répéta-t-elle un peu abasourdie. Comme il l’avait pensé, elle marcha vers le petit parking à peine encombré de quelques véhicules, dont le sien à lui, sa Peugeot 208 stigmatisée de son 75. A côté était garée cette Fiat rouge un peu grêlée, qu’il avait déjà remarqué et vers lequel elle se dirigeait d’un pas assuré, le sac en bandoulière balancé à ses côtés, le claquement de ses talons sur l’asphalte mouillé. Alors qu’ils prenaient tous deux leur clé, lui pour ouvrir à distance, elle pour chercher le trou de la serrure :

  • « Je suis Tom votre voisin pour quelques jours »,
  • « Et moi Myriam votre voisine pour toujours » … Dans un éclat de rire où la

vérité stupéfiante de ces premières paroles le laissa un instant sans voix, sinon celle des banalités.

  • « Vous partez travailler ? Oh je ne suis pas indiscret ? »
  • « Vous n’êtes pas indiscret ; je travaille pour le moment à Granville à la criée, ça débute tôt, ça finit pas trop tard sauf quand il faut faire du rab dans la journée »
  • « Vous habitez ici ? »
  • «  Ca se voit non ! », nouvel éclat de rire « Enfin, non, c’est temporaire… je suis enfin je veux dire, je suis pour l’instant dans la maison de mes grands- parents qui ne sont plus là… mais c’est provisoire.

Tom silencieux hocha la tête :

  • « Donc on va se revoir. Je vais aussi à Granville. J’y ai à faire…enfin je dois y aller. »
  • « Je ne vous demande rien vous savez, j’espère que vous aurez un bon séjour ici ».

 Il fallait faire vite, elle avait ouvert sa portière, se penchait déjà…

  • « Vous savez ici je ne connais personne, si vous le vouliez bien… enfin… si vous êtes disponible, j’aimerai bien… vous connaître un peu, peut être prendre un verre avec vous ? »

Elle avait eu un instant de silence, comme un mouvement de recul, ses yeux étaient creusés dans des orbites fatiguées, ses petites ridules au coin des paupières, au creux de ses pommettes saillantes accusaient les traits d’une femme mûre, intelligente et lassée.

  • « O.K., si vous êtes ce soir à Granville…disons à 19 heures au ‘Clairon’, c’est un bar dans la vieille ville, un bar de marins, vous trouverez facilement…A ce soir, peut- être… »

Déjà elle plongeait dans l’habitacle ramassé de sa Fiat rouge. Démarreur, phares, feux arrières, recul, départ dans un crissement de pneus.

Pourquoi la suivre, avait- elle seulement la pensée que ce qu’il lui avait dit était vrai, qu’il allait à Granville et d’ailleurs sans doute elle s’en foutait. Peut être avait-elle tout de même l’idée de le ramasser aux portes de ce bar de marin. Et puis non, comment penser qu’elle finissait tôt et lui donnait ce rendez- vous foireux à 19 heures à Granville. Il remisa ses clés au fond des poches encombrées de son pantalon, bourrées de Kleenex usagés et de Maalox dont  l’emballage coupait le tissu et lui sciait le haut des cuisses. Il se dirigea vers le passage de la Brunette qu’il avait hier repéré. Le jour tardait laissant se diffuser une lumière grisâtre qui errait sur la robe terre de sienne de chevaux qui s’ébrouaient dans le vert de la prairie. Un vent léger et glacé fouissait des feuilles séchées de chênes, de saules et de peupliers.  L’ombre complice, les bancs attirants, la sérénité des secrets éveillaient en lui la nostalgie d’un appel manqué, d’une rencontre bâclée, d’une  fausse intimité vite brisée. Il poussa son chemin jusqu’à la baie,  au milieu des parallélépipèdes blanchâtres de cabanons désertés. Au-delà des rochers qui consolidaient la côte herbue, la mer s’était retirée d’une plage maculée d’algues gluantes, soulignant le triangle éclairé du Mont- Saint- Michel et l’aplat sombre du rocher  de Tombelaine… Le vide de la journée commençait à répandre ses tentacules de poulpe brunies.

Dans l’après- midi, la tempête était arrivée. A 16 heures la nuit était tombée. Sur la route de Granville,  le vrombissement chuintant d’essuie-glaces affolés ne dégageait qu’un instant la vision d’une route gerbée d’une eau grisâtre qui s’écrasait en plaques saumâtres sur la carrosserie tourmentée, martelée…

Engoncé dans son parka trempé Tom avait monté la rue des juifs sous des giclées glacées. Des sons de piano et d’accordéon, des voix éraillées sortaient du bistrot nommé ‘Le Clairon’. Il avait poussé la porte, happé par une atmosphère enfumée. Une foule interlope s’agitait dans un « Happy- Hour » alcoolisé. Un regard circulaire avait suffit à ne pas identifier Myriam. Trop tôt peut être, ou rendez- vous pourri. La pluie redoublait, le vent hululait. Il n’en était pas moins ressorti.  Une silhouette trempée dégoulinait et titubait devant lui. Il la suivit au long de la rue du Nord enflée d’un vent glacial hurlant par rafales. La mer s’abattait  en grondements sourds, battoir diabolique qui sapait les bases de la digue endolorie, attaquait les fondements de la berge affaiblie, refluait dans d’horribles succions. Fantomatique sous les raies puissantes de la pluie la silhouette se précipitait sous la porte d’une maison étroite tremblotante sous la tempête, s’y engouffrait, une lumière brusquement jaillie éclairait la fenêtre du premier étage. Sur le seuil, image dérisoire, une mallette de cuir bouilli, ramollie par la pluie gisait abandonnée.

Il reprit le chemin du ‘Clairon’. Le ‘Clairon’ résonnait d’une chanson de marin. « Chez Jean Françoué » grondait une voix sourde accordéonnée d’un grincement chuintant et criard. Une vapeur chaude s’échappait de ses devants embués. Il poussa la porte englacée, torchée, malmenée. Dans la moiteur d’un éther indéfinissable elle était là, attablée au bois graisseux d’une table, solitaire comme indifférente aux sons de misères soufflés d’un accordéon tragique et grattés d’une guitare nostalgique. Les coudes appuyés sur la table suintant sa bière renversée, son café échappé, son alcool frelaté, elle regardait au loin, l’œil chassieux enchâssé dans des cernes violacées, le regard creux, l’esprit évaporé. Il s’assit en face d’elle, sans même que dans l’instant elle sembla le remarquer. Elle lui paru tragiquement belle en cet instant. Ses yeux pervenche, sa moue accentuée, soulignaient le charme d’un visage encore jeune, à peine entamé.

  • « Ah tu es là » finit elle par articuler, son verre vide posé devant elle. Il nota ce

pitoyable tutoiement qui appelait l’intimité de sentiments encore inexprimés.

  • « Oui je suis là » et il se laissa lourdement tomber sur une chaise bancale, face à

 elle enivrée. Un vide mortel s’insinuait entre leur haleine rapprochée.

  • « Que veux- tu que je fasse ? » finit- il par articuler. Elle le regardait quelque peu hébétée.
  • «  Rien, je ne te demande rien, je veux juste rentrer ».
  • «  Rentrer chez toi là- bas à Saint- Jean ? » grommela-t- il
  • « Oui là bas…Enfin, non, j’sais pas ».

C’est à ce moment là qu’elle lui avait raconté…Elle lui avait dit ce qui s’était passé cette nuit là, laissant échapper un flot de paroles saccadées qui montaient, descendaient, grinçaient , chuchotaient, chevrotaient, s’affermissaient, s’effondraient victimes d’un trop plein de silence. C’était… Oui, c’était comme un flot, à la fois ténu et fougueux, assuré et gémissant, comme jailli de la brèche jamais colmatée d’une digue exsudant son trop plein de désespoir, son trop plein de colère… Et derrière, c’était comme si la rumeur du Bar de l’escale s’était éteinte, comme si les chansons empaillardées s’étaient tues, comme si l’onde glacée de l’Océan avait tout pris. Seuls quelques tintements de verre, quelque grincement de tabouret, quelque éclat de voix vite réprimé rappelaient que l’on était réfugiés là, dans ce semblant de convivialité, dans ce bar qui n’avait plus de nom. Et elle, c’était comme le sillon d’un microsillon vieilli par le temps, égarant le fil de son histoire, le retrouvant, le dévidant, l’enfermant en lui, assis devant elle, le prenant dans les rets douloureux de sa mémoire meurtrie…

Il était l’Autre, embarqué sur le Georges- Marie, un chalutier de Concarneau retournant au pays. La marée était pleine lorsqu’ils avaient appareillé, le diesel ronflant poussant l’étrave sur les flots apaisés entre les murs de la jetée. Et pourtant, P’tit Jean le patron était de mauvaise humeur .Il sentait la mauvaise tournure que prenait le temps derrière le calme apparent, lénifiant. Il n’avait pas su se dérober à l’insistance de ce petit circuit en mer. Il avait d’abord suivi un bon vent qui ourlait la mer d’une houle légère. Au large, pourtant des vagues tempétueuses s’étaient vite dessinées. Elles soulevaient déjà et laissaient retomber l’étrave affolée, gerbaient en claques argentées qui brouillaient les vitres de la cabine. René, le mécanicien poussait le moteur, P’tit Louis, le mousse tanguait à bord comme un panier ivre. Alors, il faut imaginer, et toutes les nuits, elle  imagine. Lui, son Lui à Elle. Qu’a- t- il imaginé alors ? Le bateau fend les flots agités avec de plus en plus de difficultés. Dans la cabine secouée, les lueurs d’une bouffarde allumée se joignent aux scintillements lumineux des échos radar, aux petites lampes rassurantes, presque médicales qui éclairaient de taches bleuâtres, verdâtres des tableaux mystérieux, aux sons nasillards des contacts radio.

La balise verte passée à bâbord, le scintillement tournant du phare à tribord. La mer s’était encore faite plus vive. Il aurait fallu virer de bord et renter au port. Il y avait du avoir l’œil interrogateur de P’tit Jean, sa grimace qui creusait son masque buriné, le chapelet du crucifix suspendu qui s’agitait devant la barre fermement tenue. C’était déjà trop tard. Le coup de vent fut imprévisible, comme une tornade soudaine, soulevant une mer rugissante qui s’abattit sur le pont en un coup de tonnerre insoutenable. Des éclairs vibraient le ciel, la pluie se mis à se déverser en cataractes démoniaques. Ce fut une nuit horrible, un temps hors du temps où les puissances infernales déchaînées creusaient à vif dans la raison ébranlée des hommes, réduisaient leurs gestes à des mouvements grotesques,faisaient sourdre, du fond d’obscurs méandres,des terreurs ancestrales.

A Granville cette nuit là, le même vent de tempête hululait son souffle horrible, mugissait ses   hurlements assourdissants, s’enflait de râles sataniques qui s’engouffraient dans l’appel de recoins obscurs pour s’éteindre un instant en un spasme d’agonie avant de repartir plus fort encore à l’assaut de la rue du Nord. Et Myriam Slauter titubait là, sous des forces d’enfer qui balayaient les étincelles de certitudes accrochées aux lueurs grésillantes de réverbères griffés par les rafales incessantes qui s’abattaient en torrents tambourinants, cinglait l’ardoise disjointe des toitures, dégoulinaient sur le granit meurtri, exsudaient des lueurs exsangues, des halos de lumière vacillantes comme des esprits chancelants…De temps en temps, un grondement sourd s’étouffait en chuintements monstrueux, soulignant l’attaque sans relâche de masses marines agitées, que l’on devinait là, en contrebas de la digue, moutonnant, gloutonnant leurs vagues tourbillonnantes, les creusant de crevasses effrayantes, noircissant  la muraille agonisante gorgée d’eau, fissurée de fentes où s’infiltrait le sel, la digue luttant contre la dissolution mortelle qui minait ses fondements.

D’un calme répit était parvenu la voix chevrotante, soutenue par le son aigu d’un accordéon. Le bar, ‘Le Clairon’, lueur inquiète au cœur de la citadelle grinçait ses sons rauques d’hommes chantant leurs chansons de marin : « c’est Jean- Françoué qui parti un matin dans le vent du lointain… » croyait- on saisir dans le ronflement des éléments déchaînés.

Ombre d’outre monde, coulée dans un grand manteau à capuchon, Myriam Slauter luttait contre les embruns et progressait vers le havre chaud et enfumé qui semblait le dernier refuge des hommes dans la ville prisonnière de la tempête.

Elle se répétait stupidement cette phrase : « Dans la nuit bleutée, pigmentée d’étoiles roussies, la lueur ombrée des réverbères souligne l’ombre déformée des maisons basses de la rue du Nord »

Elle avait poussé la porte vitrée qui avait cédée violemment sous la pression du souffle glacé venu de la rue du  Nord. Et là, elle avait compris, Myriam Slauter, comme si elle eut été fille de marin, que Lui, André Slauter, son aventurier à elle ,ne reviendrait pas, qu’eux ne reviendraient pas, que le Charles- Marie, le fier chalutier tant pomponné ne reviendrait pas, ballotté, frappé, assassiné, coulé dans les profondeurs océanes…Elle,veuve de la mer, condamnée à la criée…

Le café s’était vidé soulignant le silence maintenant installé. Tom lui avait dit simplement : « Je te ramène à Saint-Jean ». Une chanson, obstinément, absurdement s’était glissée dans sa tête, grésillante comme un vinyle écorché, une vieille rengaine brusquement resurgie dont certains mots revenaient sans fin : « Elle qui l’aimait tant, elle le trouvait le plus beau de Saint-Jean…Comment ne pas perdre la tête serré par des bras audacieux. Mais hélas, à Saint-Jean comme ailleurs, un serment n’est qu’un leurre, elle était folle de croire au bonheur… »

Le temps de régler une note quelque peu salée, qu’elle enfile avec son aide son blouson bouffant. Et puis le vent violent, les larmes glacées d’une pluie obsédée, la Fiat abandonnée, la 208 … La route giclant ses gerbes salaces, sa vitesse limitée, ses lueurs aveuglantes, ses enseignes jetées ça et là. Le parking vide, sa maison à  lui, sa tiédeur accueillante, l’étage lentement monté. Elle, effondrée sur le lit toute habillée, son odeur acidulée de sueur parfumée, son léger ronflement paisible. La nuit totale d’un bourg «  désallumé » et sans lune. En face la fenêtre fatale, son dépoli qui ne s’allumera pas. Il est tard ce soir qui est déjà demain.

Ils ne sont pas amants. L’un pour l’autre ils ne sont personne. L’approche du matin les surprend…Quelques mots, le refus d’un café… Elle, son visage chafouin, sa moue bougonne, sa chevelure hirsute…Elle est déjà partie sur un rapide « Merci », a traversé la rue comme impatiente de se retrouver seule dans le mystère de sa chambre.

Il ne peut rester là, il sort, hésite, puis d’un pas décidé se dirige vers la Baie encore dans la nuit.A cette heure là, les réverbères du bourg, le lampadaire de la promenade de bord de mer, les maisons frissonnantes au vent de la nuit… tout est éteint, tout est désert. Une brise insidieuse venue de l’océan étreignait la poitrine oppressée. Un froid glacial s’insinuait dans les vêtements mal serrés, transperçait les pores d’une peau ulcérée. Une voiture sombre, insolite dans sa solitude, stationnait sur un parking vide. Il devait être cinq heures du matin. Une demi- lune irisait d’une lumière avare des formes mouvantes découpées dans la pénombre menaçante. La marée montante luisait là- bas du gris argenté de ses ondes agitées. Les cabanons blanchissaient leur clarté, alignés sur la butte ensablée de la côte battue par l’eau grondante. Au bas du plan incliné de la cale Saint- Michel, un petit canot se balançait mal arrimé. La tempête était calmée.

C’est alors qu’il l’aperçue un peu plus haut, cette silhouette noire courbée derrière des buissons griffus, tournée vers le petit manoir à toit pentu, murs blanchis et colombages gris, le « Roc d’Adret » y était- il écrit, vidé en cette saison de ses locations à la semaine, un lieu désuet et suranné, qui faisait pourtant le bonheur ennuyé de quelque couple fatigué, ou osait le romantisme de quelque Anglais subjugué. Un éclair soudain avait tracé le rectangle d’une fenêtre brusquement allumée, découpé une silhouette rapidement entrevue, aussitôt évanouie dans l’ombre revenue. Un claquement sec, détonnant dans la nuit avait semblé être un coup de fusil. Un sursaut brusque, le geste de se cacher, déjà plus de lumière à l’étage du manoir fantomatique revenu à l’obscurité de la nuit, le bruit soudain d’un moteur, l’élan de phares blafards, le crissement de pneus malmenés, le vide du parking et le bruit de la mer qui monte ses flots, griffe l’estran, y passe l’éponge de sa serpillière, roule ses galets, enroule ses débris dans la succion de leur cliquetis, le tintement grêle d’une cloche fêlée, ses trois coups espacés, peut être le trois- quart d’un cinq heures endormi. Une légère lueur grise sur un horizon encore incertain. Le petit canot, peut-être mal arrimé avait disparu dans la brume naissante.

Pourquoi inventer, il ne s’était rien passé. Autant maintenant rentrer, laisser les restes de la nuit s’engloutir dans l’espoir du levant.

Des quatre interminables journées que Tom Varville passa ici à remuer ses pensées, à tricoter des textes mal digérés, il ne revit jamais la moindre lumière accrochée à la maison d’en face, ni la moindre Fiat rouge garée sur le parking d’à coté. Justine, l’épicière finalement consultée, concéda avoir vu au petit matin, quatre jours auparavant, un homme chauve à lunettes, chargeant deux lourdes valises dans un break sombre où une femme était déjà installée. Qui était-elle, que faisait-elle, elle n’en savait rien, si ce n’est qu’elle avait passé là un mois et que d’ailleurs de multiples occupants se succédaient plusieurs fois par an dans cette maison louée par des propriétaires qu’elle n’avait jamais vus. Là s’était arrêté la conversation…il est des fois où l’on est fort peu disert dans les villages… Ce qui était sur, c’est que personne ne connaissait le nom de Myriam Slauter à la Criée, pas plus du reste au Clairon. De toutes façons, pour Tom Varville, il était temps de rentrer, d’échapper à la béance mortifère de la Baie.  

    

Paru dans la Revue Siècle 21, N° 30, Printemps – Été 2017

Illustration de l’auteur

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