L’Autan des Cévennes

C’était un soir comme il s’en produit dans ce paysage rugueux des Cévennes, un de ces soirs lourd, sidéral. Un ciel plombé de nuages gris grattait le fil ténu de crêtes tourmentées, sombrait dans des bas-fonds perdus, les noircissait d’ombres menaçantes. L’orage allait arriver… Des éclairs sans tonnerre striaient le ciel de morsures soudaines, d’éclats s’effaçant aussitôt dans le  bleu -noir qui enrobait les montagnes et pesait sur les vallées. L’air, saturé de chaleur, exsudait une senteur humide de linge mal lavé, mal séché. Il allait pleuvoir… L’orage encore lointain répercutait des roulements sourds démultipliés en effondrements terrifiants qui grondaient en échos pathétiques dans les fonds obscurcis, saturant les tympans de bêtes affolées et d’hommes hébétés. Il allait pleuvoir… Déjà un vent bref et violent soulevait par instant des branches effarées, crissait leurs feuilles desséchées. L’odeur des Cévennes, une odeur de fougères putrescentes, de pourri évanescent, une odeur de mort, s’élevait des sous- bois abandonnés. Soudain un silence menaçant s’était établi, troublé par la criaillerie d’une horde de martinets hurlants, mouvants, plongeants, vers quelque niche d’eux seuls connue. A l’instant quelques gouttes tièdes pesantes, gluantes comme des méduses affamées, tombèrent et tripotèrent lentement le sol desséché, creusant quelques cratères à peine mouillés. Une humidité tropicale suait les pores de la peau.

Murat était assis là, devant la bordure de schistes empilés qui cernait la terrasse de son mas sombrement dressé. Murat n’eut même pas besoin de se lever. L’ondée avait fini avant même d’avoir commencé. Seuls des grondements persistants maintenaient la menace qui pourtant s’estompait déjà. Les volets mal ajustés claquaient en désordre. Les fenêtres, Murat l’avait vérifié, étaient fermées. Un souffle tiède, salace continuait à monter de la vallée. Le coassement d’un vol de corbeau certifiait que tout danger n’était pas écarté.

Murat, comme chaque soir en été à cette heure là – il devait être six heures, peut être six heures et demie, quelques heures avant la tombée de la nuit -Murat donc était assis sur un vieux fauteuil en rotin usé garni de coussins jaunis  maltraités. Devant lui, sur le rebord de la rambarde de schistes aplatis et mal ajustés, était posé un vieux radio- cassettes à piles et un verre à demi vide de whisky-schweppes aux glaçons déjà fondus. La bouteille, un «  Label cinq » à prix modéré, était couchée à ses pieds. Une cantate de Bach lancée à plein régime irriguait la vallée, répercutait ses voix cristallines et ses notes sublimes. Murat avait pleuré lorsqu’il avait entendu ce chant là au temple, un soir de concert. C’était peu après la mort de Roselle.

 La pluie avait cessé… Il n’avait pas besoin de rentrer. Devant lui se soulevaient et s’écoulaient les vagues embroussaillées d’un paysage grandiose, un paysage de début et de fin de monde. Pas une âme qui vive, pas la moindre maison. Peut être tout de même une lueur incertaine, là- bas vers la crête de Mortane qui fermait l’horizon. La chênaie rampante, les châtaigniers grimpants la pente, le vide de rocailles mordorées mal jointées, le vert olive, le vert tendre, le vert rouille, le noir carbonisé de branches tordues. Là – haut, le ciel lourd encore dégageait peu à peu l’image d’un paysage d’éternité. Quelques terrasses mal débroussaillées désescaladaient la pente du terrain devant lui, frangées d’un chemin incertain qui à droite descendait vers la rivière et à gauche montait sur le flanc escarpé de la serre où se tenait le mas voisin et un peu plus haut un hameau aux portes maintenant closes. On y voyait quelques traces de vignes anémiques accrochées aux murets de pierre .Ce sont eux, les murets,  qui avaient donné son nom à la propriété : «  La Murette » que d’aucuns avaient rebaptisé « La Piquette » pour l’acidité roborative d’un vin aigrelet mais gouleyant dont le goût était aujourd’hui oublié. On y voyait bien sûr le chêne et le châtaignier, on y voyait aussi quelques mûriers calcinés. Le bataillon rescapé des mûriers gîtait un peu plus bas, troncs noueux tordus, branchus de bras munis de doigts crochetés, têtes cabossées trouées de vides effarés, craquants et sifflants sous le souffle du vent, sevrés de leurs feuilles vernissées. Ces feuilles qui avaient nourri la soie ou plutôt le vers à soie qui là- haut au dernier étage de la magnanerie avait déroulé le long fil de vie, celui qui allait couvrir les belles et les nantis et qui avait aujourd’hui disparu.

Derrière Murat, il n’y avait plus maintenant que cette bâtisse de schistes et de granit,  percée de chiches fenêtres fermées sur l’horizon impressionnant. A six heures, six heures et demie, installé là, il vit monter dans le ravin du chemin Marjolaine, la fille Rassignier. Oh, ce n’était pas la première fois. Chaque été, en vacances chez son frère Marcellin en bas dans la vallée, il lui prenait fantaisie de monter jusqu’au mas depuis longtemps inoccupé de son arrière grand- père, un peu plus haut, à mi- pente, à mi- chemin de la crête où s’érigeaient les maisons du hameau récemment déserté. Elle laissait sa voiture, une Fiat Panda jaune immatriculée dans l’Aude- c’est Murat qui l’avait un jour vérifié- près du gué, juste avant le franchissement,  sur une petite digue de béton facilement inondée, d’une rivière fantasque et brutale qui pouvait en un instant être tout ou devenir rien. Elle montait à pieds les quelques deux ou trois kilomètres d’une route défoncée, passait devant « La Murette », saluait vaguement d’un signe de tête ou d’un signe de la main et continuait son chemin. Jamais elle ne s’arrêtait.

C’est que les Rassignier et les Cavalier étaient en délicatesse. Le père de Murat, un sacré roublard cela dit en passant, ayant au détriment des relations de bon voisinage laissé paître tout un été un troupeau de moutons ravageurs sur la propriété mitoyenne. Du mitoyen compréhensif on était passé au propriétaire agressif. De moutons il n’y avait plus. Mais les histoires sont les histoires et les entretenir, entretiennent la vie, comme le pensait Murat.

Le vieux Murat était toujours quelque peu émoustillé de cette montée. Non que Marjolaine, fut particulièrement belle et puis il l’avait connue enfant et adolescente minaudante et glapissante. Mais de l’avis de tous, c’était tout de même un beau brin de fille, grande, vive et nerveuse, secouant sa chevelure sur un visage un peu aquilin et quelque peu sévère, éclairé  du bleu céruléen d’un regard lumineux et d’un sourire dont l’apprêt masquait ses manières brusques et ses frustrations inavouées. Marjolaine n’était pas mariée.

Que Marjolaine fut passée à ce moment là interpella quelque peu Murat. Il semblait être un peu tard. Le temps n’était pas assuré mais il savait que les Rassignier, c’était une famille bizarre de laquelle il ne fallait pas s’inquiéter. Mais tout de même l’image de Marjolaine commençait à troubler sa tranquillité. Oh ce n’est pas qu’il  pensa  à la chose. Pour cela, il  lui aurait fallu au moins vingt ans de moins, mais c’était l’idée qu’il se faisait d’elle, seule, butée et obstinée.  Et puis pas question dans son esprit de troubler le repos de Roselle. Roselle n’était plus là. Enterrée en bas au cimetière communal, pas ici dans son jardin. Les enfants étaient loin. Lui vieillissait. Il ne prenait plus que parcimonieusement son vieux quatre- quatre, une Toyota, avec laquelle il avait autrefois paradé devant un village jalousant. Il ne le prenait que le vendredi, jour de marché, jour du poissonnier, avec quelquefois le passage obligé au docteur et à la pharmacie. Le docteur au reste, jeune nouvellement installé, montait parfois en risquant sa Lada fatiguée sur les ornières du sentier. Le facteur lui apportait selon les incertitudes du courrier, le journal, le montant de sa pension, l’annonce de ses impôts, quelque prospectus inutile qui le faisait toutefois rêver, quelques nouvelles verbales d’en bas et d’à côté, rarement une carte postale, une lettre accompagnée de quelques photos de petits qu’il ne reconnaissait pas et qu’il verrait, il ne savait quand.

Avec un haussement d’épaules et un grognement gras il rentra préparer sa table. Chaque soir en effet, il s’attouchait à la planche de bois mal équarri qui lui servait de table dans la vaste salle du premier, coupée de son escalier, ajourée de sa cheminée. Son regard bleu acier rougeoyait des excès de soleils acérés, de boissons frelatées. Il errait sur les murs chaulés de la pièce vide, fouillait les ombres laissées par le maigre feu de feuillus de l’année, mal dégrossis,  suintant une âcre fumée de salaison et de pourri et ce, que ce fut hiver ou été. La table était ordinairement occupée du bol fumant d’une soupe épaisse mélangeant légumes et pain rassis, fragments de viande et œuf battu, un brouet odorant parfois pimenté d’un parfum de fromage cuit ou d’arôme Maggi. L’hiver le regard s’égarait sur des formes mouvantes, sataniques et vite perdues dans le crépitement sec des flammèches explosées. Alors le feu se faisait plus vif, le vent des Cévennes sifflait sur la pente crevassée, sur les terrasses effondrées. Son souffle hululant heurtait le chambranle de la porte disjointe, les volets mal fixés, les lauzes branlantes. Murat fixait à cet instant le verre vide transparent, suintant les gouttes rouges d’un vin vermeil. La bouteille ouverte verdissait de ses couleurs le bois brun de la table, à côté de la serviette froissée, maculée de tâches et laissée, incongrue, mais sans souci qu’elle heurte une présence qui n’existait plus.

Murat savait. La vigne ne donnait plus depuis longtemps, les ceps pourrissaient, s’anamorphosaient sur les pentes qui se raidissaient sous ses jambes ankylosées. Les mûriers dégarnis se dressaient en monstres zoomorphes noircis et pétrifiés. Le châtaignier gonflait encore ses branches solides, mais il n’y avait plus rien à faire sur cette terre rendue à sa virginité. Alors Murat se souvenait, échangeant un regard complice avec le chien pelé, ses yeux chassieux, larmoyants, assis à ses côtés, grondant doucement du bonheur d’être à ce moment là le maître de son maître en ce lieu étrange coupé du monde par le souffle du vent.

Mais ce soir là, quelque chose le retint hors de sa table. Pour la première fois il se demandait : Marjolaine était montée et pourquoi elle ne redescendait pas.

Bien sûr la pensée lui était venue de cette heure incongrue, de ce halètement et ce visage inquiet qu’il avait cru apercevoir lorsqu’elle lui avait fait machinalement un signe de la main, un simple signe de voisin.

Il décida brusquement qu’un quignon de pain et un bout de fromage, une pinte de vin et quelques olives suffiraient à son contentement et que cela pouvait bien se prendre sur la terrasse, vu que le vent, vu que la pluie, bref vu que rien car une sourde angoisse dictait seule son attitude inhabituelle. Vers huit heures, les pieds posés sur le rebord schisteux, les fesses calées dans le fauteuil fatigué, il se prit à imaginer la maison d’à côté. Voila dix ans sans doute qu’il n’y avait pas mis les pieds. Cette année là, poussé par la curiosité, il s’était introduit, comme par effraction, car il corrigeait ce mot par le droit que lui donnait la proximité d’un voisinage qui autorisait tout, et par l’incertitude où étaient condamnés ces lieux. Il s’était donc introduit, poussant une porte branlante et chancelante que nulle serrure n’interdisait. Il se souvenait de cette odeur de suie, de poussière et de moisi qui l’avait envahit. Le vieux fourneau noirci sous la hotte, la table branlante couverte de vaisselle disparate, les bancs renversés, des bouteilles au contenu asséché, des tiroirs ouverts sur des ustensiles dépareillés, la soucoupe blanche envoilée de la lampe à demi remontée… Et puis la salle derrière, un canapé défoncé, des rideaux déchirés, une table basse encombrée de papiers et de brochures, un bureau dégorgeant des dossiers à demi ouverts, des lettres et des cartes postales, des journaux jaunis qui déferlaient jusqu’au sol et semblaient raconter une époque finie, une époque maudite qui avait  nom quatorze- dix huit. Il n’avait pas fouillé dans ces vies ravagées que seul traduisait ce désordre pathétique qui n’était pas le sien et il avait fuit, honteux d’être entré, serein d’en être sorti.

Depuis, lorsqu’il montait le sentier qui longeait le mas maudit, dans le crissement des feuilles séchées et le craquètement des bugnes écrasées, il ne pouvait s’empêcher de tressaillir, surtout dans l’ombre du soir lorsqu’il longeait les trois tombes en bordure de la propriété, leur dosseret demi tombé, leurs noms effacés, une histoire qui disait-on était à tous, mais qui en fait de jour en jour ne serait plus à personne.

Comme souvent en ce pays de Cévennes, la nuit avait fini par nettoyer les stigmates insensés de la journée. Le ciel s’émerveillait de myriades d’étoiles, un croissant de lune s’épuisait en œillades mutines, une douce tiédeur se sonorisait de crissements de criquets éperdument amoureux. Quelques grondements et froissements signalaient que sangliers, rongeurs et éperviers restaient à l’affût et défiaient le repos de la nuit.

Murat- il avait gagné ce surnom dans le « Maquis cévenol », une histoire presque éteinte, tout comme celle de Joseph, son fils, qui lui avait combattu le « fellagha »dans des paysages presque semblables à celui-ci—Murat donc se laissait aller à divaguer et à se réciter des livres d’histoire, à rabouter les morceaux de sa propre histoire. Une angoisse sourde lui nouait à ce moment l’estomac.

Marjolaine n’était pas redescendue. Son esprit torturé se remit à fonctionner. Peut être l’avait- il ratée ? Impossible sauf si elle avait changé d’avis et était repassée dans les dix minutes où il l’avait vue. Si proche du but, elle n’avait aucune raison de changer d’avis. Peut être était- elle passée par le chemin du haut. Idiot, cela faisait dix bons kilomètres et du reste, sa panda jaune était sans doute garée près de la rivière. Montée au hameau pour y passer la nuit ? Impossible, à sa connaissance il n’y avait personne. Alors décidé de dormir dans le mas. Comment ?

Murat venait de s’en faire le tableau… à moins que, à moins que… il n’eut été remis en état. Mais ça il l’aurait su, tout se savait sur le marché du vendredi. Et du reste, il l’aurait vu.

Vers minuit, Murat ravagé de pressentiments funestes et hasardeux décida de monter. Après tout, au cas où il serait le dernier être vivant à l’avoir vu passer, il fallait vérifier. Il se munit d’une forte lampe, décida de laisser son chien, trop vieux et inopérant pour cette expédition risquée, ajusta un couteau planté dans la ceinture de son pantalon, mis en poche une fiasque d’un mauvais alcool que distillait un vieux cousin de la vallée. Il accomplit, haletant, les mille cinq cent mètres qui le séparaient de la propriété voisine.

La lumière nocturne suffisait à guider ses pas pressés. Il poussa la même porte branlante et chancelante. Sa lampe allumée éclaira les spectres de la cuisine abandonnée. Comme il s’y attendait ou du moins l’avait entre mille possibilités envisagé, une forme humaine, enveloppée d’une cape brune, gisait sur le canapé défoncé. Marjolaine portait une entaille au front, séchée de sang coagulé. Des tubes divers étaient répandus sur le sol. Elle respirait faiblement. Murat se souviendra longtemps du contact doux et tiède de ce corps qu’il dut porter jusqu’à « la Murette », étaler sur le grand lit depuis longtemps inutilisé. De son trouble quand il dut laver la plaie, lui tenir la tête pour lui faire avaler une infusion corsée d’un alcool de qualité qu’il avait retrouvé, de la pression de sa main sur le sein tiède soulevé d’un souffle court, à l’écoute des battements ralentis de son cœur. De son trouble quand il se posa la question de la déshabiller mais alors de voir son intimité. Il imaginait, se balbutiait à lui-même, avait peur de perdre la raison. Il y avait la chaleur d’une femme pourtant affaiblie mais si jeune et lui, lui, son âge, ses souvenirs, ses envies.

Vers quatre heures du matin la voiture de la gendarmerie était arrivée. Il les connaissait les gendarmes. Il connaissait Marcellin qui les accompagnait. Le constat fut rapide. Marjolaine encore inconsciente mais toute habillée, l’entaille au front nettoyée, les médicaments ramassés. Marjolaine sortait de son rêve, lentement éveillée. Qu’avait- elle fait ? Elle avait pris des médicaments. Qu’avait- elle voulu ? Ca se devinait. Que voulait- elle maintenant ? Ca ne se décidait pas ici. Vers six heures du matin une ambulance était descendue par la route des serres. Gustav le chien avait quelque peu larmoyé, abandonné déjà de sa nouvelle maîtresse qu’il avait reniflée et s’était indûment appropriée comme la nouvelle hôtesse de «  la Murette ».

Murat était retombé dans son silence. Une belle journée commençait, elle serait comme les autres, il ne se passerait rien, plus jamais rien.

Pour la première fois il ressentit vraiment le vide qui l’entourait. Devant lui, la châtaigneraie désolée. Un peu plus haut, le hameau abandonné. De l’autre côté, au revers du versant, restait  la mère Renée, une ancienne beauté qui avait affolé les gars de la vallée, aujourd’hui au bout du rouleau. On se disait bien que tout cela allait être racheté, retapé, mais par des « étrangers » qui déjà pointaient le nez. C’était la mode et le temps qui voulaient ça…

Venu du sud, un vent d’Autan aspiré par les Cévennes apportait de la mer lointaine un souffle tiède, légèrement humide, qui levait les humeurs de la terre et annonçait l’orage. Alors cela s’imposa à Murat : il était temps pour lui de partir.

Cette fin d’après midi là -il devait être six heures, six heures et demie – Murat était assis comme chaque jour devant la fenêtre ouverte de la petite chambre qu’il occupait au troisième étage de l’escalier 2 du bâtiment A de l’hospice de Saint- Jean. C’est à ce moment là qu’on lui avait apporté la missive. C’était une enveloppe froissée, chiffonnée, tamponnée qui avait beaucoup voyagé. L’ancienne adresse de « La Murette » y était barrée, griffonnée, une dernière indication au crayon portait : Hospice ? Le timbre était inconnu, l’enveloppe était bordée de tricolore, marquée de « par avion ». Il n’y avait au verso pas d’adresse de retour. Une photo cartonnée s’en était échappée, celle d’un tout jeune enfant, un garçon sans doute, debout, maladroitement campé dans une petite salopette bleue et un pull blanc. Il était brun de peau, les yeux semblaient clairs, la chevelure châtain et frisée. Il esquissait un sourire, un jouet à la main. Il n’y avait pas de décor. Un papier plié en quatre était joint. Sur la page quadrillée s’étalait une écriture malhabile, difficilement lisible, que Murat avait du mal à déchiffrer. Après plusieurs tentatives il put reconstituer ceci : ‘La chose s’était faite malgré moi, dans la nuit de la Saint- Jean, un homme que je ne reverrai jamais. J’avais honte de cette souillure, la honte d’être regardée comme une marie- couche- toi- là, une fille- mère punie par Dieu, la honte de la famille. Quand j’ai su, vous savez ce que j’ai fais. Vous nous avez sauvé la vie à lui et à moi. Je l’ai appelé Murat. Sur la photo il a 18 mois’. C’était signé d’une calligraphie appliquée : Marjolaine. Rien d’autre.

Murat avait réprimé un sanglot. Un homme ne doit pas pleurer. Il ne l’avait plus fait depuis les quelques jours après la mort de Roselle. Devant lui le ciel s’épaississait d’un coton de neige grisâtre. Il allait pleuvoir. Il montait une odeur humide de sang et de terre, une odeur mortifère de fougères pétrifiées, une odeur de Cévennes ; Murat avait refermé la fenêtre, s’était assis sur le rebord de son lit. Il avait eu le temps de penser que le moment était venu de rejoindre Roselle en terre de Cévennes.  

Paru dans la revue « Siècle21 ». N°29, Automne- Hiver 2016.  

Illustration crée par l’auteur

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