Le monte-plats

En ce temps-là, j’avais sept ans, j’étais encore un enfant assurément. Je cédais souvent à la tentation de me glisser sous les tables lors des grands repas et de renifler les chaussures d’adultes inconscients de ma présence. Eux jacassaient là-haut, tricotant leurs phrases désuètes, détricotant leurs vies et celles d’autrui dans les froncements d’une nappe blanche ajourée de dentelles diaphanes. Ça sentait le cuir, le rance et le parfum musqué de femmes inatteignables. Des mains s’égaraient parfois comme ça, mine de rien, des pieds bien chaussés avaient la hardiesse de se frotter. Je savais qu’on m’avait oublié, j’étais comme un magicien contemplant des choses à moi seul révélées.

Ce jour-là, il y avait grand-monde autour de la table. Bien qu’en pays calviniste-on était tout près de Genève-étaient présents monsieur le curé d’une paroisse assez peu fréquentée, monsieur le bedeau son assisté teint d’une rougeur alcoolique, deux vieilles filles passablement hystériques, visage anguleux mais voix de soprano à en mourir, le commis du notaire qui gérait les affaires du domaine, le notaire lui-même bedonnant comme il se doit. Monsieur Hott, brasseur alsacien qui se béatifiait de filiations suisses recevait le must du canton. Il pérorait à gros accents gras au profit d’un auditoire acquis. Apéritif bu, entrée engloutie, on attendait le grand plat, l’inimitable rôti de biche façon tante Anna, ma tante à moi, cuisinière chez les Hott, rôti dont la renommée s’était étendue au fil de multiples réceptions bien arrosées. Son mari, l’oncle Fernand devait être à l’instant dans le jardin dont il assurait l’entretien pour une dernière cueillette de fruits frais, à moins qu’il ne soit penché sous le capot de la vieille Citroën dont il assurait la conduite, casquette vissée sur la tête et gants blancs cachant les callosités de mains graffitées par le travail.

Chacun commentait, qui avec envie, qui avec une moquerie polie, qui avec un enthousiasme feint, la découverte qui était désormais imposée à tout invité de la propriété de monsieur Hott. Pouvait-on dire qu’il s’agissait dans le parc du manoir de «  Sans Souci » de «  fabriques » comme l’on disait au dix-huitième siècle, de ces pseudo ruines, ébauches de cheminées d’usines, vagues cratères de fours désaffectés, bergeries à demi effondrées, non il s’agissait de bien autres choses nées de l’esprit à demi fêlé de mon oncle Ferdinand. Disposés là, au hasard de pelouses pelées, de carrefours de bois désolés, de perspectives incertaines, des machines, des machines dressées comme des objets menaçants, comme des objets violentant le regard sur le fond de verdure de la nature. Il y avait çà et là, dispatchés dans un langage incompréhensible, le moteur d’une Panhard- Levasseur 1930, une chaudière de radiateur des années vingt, des cadres de bicyclettes début de siècle, leurs pédalier graissé, des tubes emboîtés, des ferrailles rouillées, toute une armature de machineries désuètes qui avaient fait d’abord l’objet d’un rejet de monsieur Hott, puis d’une acceptation enthousiaste lorsqu’il avait vu paraître une cuve à brasser la bière et un alambic à distiller l’alcool. Le miracle était que mon oncle Ferdinand avait conçu un système machiavélique qui permettait de faire fonctionner la plupart de ces machines. Certes, il s’était vu opposer un refus ferme lorsqu’il avait évoqué la possibilité d’installer là une locomotive à vapeur. Cela malheureusement dépassait l’entendement de monsieur Hott. On en resta là. Mais, de motif de raillerie, le parc à machines du manoir de Sans-Soucis (clin d’œil à l’esprit des lumières, à Frédéric II, aux encyclopédistes) devint bientôt objet de curiosité, d’autant que personne parmi les propriétaires d’à côté ne s’était avisé de l’imiter.

Dans les grondements sonores de voix satisfaites, les rires gazouillaient de voix agressées, les exclamations tapageuses de voix consentantes, se mêlaient cependant depuis quelques instants comme un zeste d’impatience, d’incertitude, comme il me semblait le deviner ,moi dessous la table, endolori sur mes jambes repliées, attentif à ne provoquer le moindre bruit qui aurait démasqué ma coupable présence et conduit le père Hott à me chasser et, malgré les effrois de ma tante, à me flanquer une raclée, quitte à s’excuser quelques moments après. Il se passait quelque chose d’anormal, l’attente se faisait longue, l’oncle haussait de plus en plus la voix et lui répondaient des voix ventriloques, sourdes et comme à la fois plaintives et menaçantes. Un brutal bruit de dégringolade de vaisselle entrechoquée, de verres brisés interrompit brusquement l’insipide conversation.

Madame Hott bredouilla d’une voix grasse, son mari grogna d’un ton de baryton, Jeanne, la dame de confiance qui faisait là des extras lors des grands services pour accueillir avec élégance les plateaux montés du sous-sol où se situait la cuisine, jusqu’au second étage où se situait le salon de réception, « mon petit Versailles » comme disait monsieur Hott, poussa un hurlement aigu. C’est que ces plats ne venaient pas. Par contre une délicieuse odeur de sauce au vin, de thym et de serpolet se glissait par les interstices des parois du monte- plats resté coincé à mi-hauteur de son point d’arrivée. Ferdinand, mon oncle estimé, s’affairait déjà à décoincer l’objet. C’est qu’il en était le concepteur et que son honneur était en jeu. Fervent disciple de l’Encyclopédie, lecteur du «  Chasseur Français » et de «  l’Usine Nouvelle », il se passionnait pour toute invention potentielle et avait commis cette colonne monstrueuse où coulissaient quelques poulies asthéniques régissant le circuit mal contrôlé d’un monte-charge sans ambition que de servir, selon l’esprit quelque peu fêlé de mon oncle, de réceptacle à des nourritures appétissantes et des reliefs peu reluisants de déchets culinaires.

Chaque matin, Ferdinand huilait ses machines. Un temps, il avait été ouvrier chez Lipp ; il y avait appris les gestes méticuleux de l’horlogerie et pour cela, il était considéré comme suisse et donc sérieux aux yeux de monsieur Hott. En fait, il avait participé à la grande grève de 1973, il avait participé à l’autogestion et avait chanté : « Quittez les machines, dehors prolétaires, marchons et marchons, formez-vous pour la lutte ». Mais il ne pouvait se passer des machines et tante Anna, bonne cuisinière lui avait trouvé ce travail chez les Hott, ce travail de chauffeur-jardinier où l’on tolérait ses «  dérives machinistes » qui le conduisaient à des apartés soliloqués : «  1.2.3. Lumière bleue, 4. 5. 6.extinction au rouge. Stop arrêter le charbon, la surface de la machine ne le supporterait pas. Diable, étincelle anormale et pourtant pas de court-circuit pas, huiler les engrenages, balayer la ferrure pourrie de cette ferraille rongée… ». Un malade se disait Tante Anna réfugiée dans ses fourneaux et sa vaissellerie de porcelaine de saxe et ses rêves de bohémienne.

Bien qu’ordinairement s’efforçant à la patience, Monsieur Hott avait en ce moment senti perler en lui une sueur de mauvais augure : que diable se passait-il, que bricolait cet imbécile qui ne valait rien en dehors des talents d’Anna la merveilleuse cuisinière ? Certes, on restait sur les louanges emphatiques dressées sur un bricoleur inventif, mais le doute s’installait en lui au fur et à mesure de la faim qui montait et des senteurs qui irradiaient les corpulences massives d’invités affamés.

Un hurlement glaça l’assemblée : « Ferdinand, qu’est-ce que cette foutraille? » dixit monsieur Hatt sevré de sa biche. On entendit une petite voix servile : « Monsieur, c’est le monte-charge, je vais arranger ça ».Profitant de l’inattention générale, je m’étais glissé hors du dessous de table, avait grimpé à l’étage, entrevu la catastrophe. Mon oncle avait réussi à décoincer le monte-plat, sortir le plat, un maelstrom de sauces de viandes et d’épices rependues, que ma tante s’efforçait de réorganiser et que miracle, devant le piteux état de mon oncle elle avait su réarranger. « Ferdinand » avait éructé monsieur Hott. J’avais vu arriver mon oncle, casquette à la main, l’air humble et penaud, le visage rougeoyant, l’œil vitreux, comme s’il avait bu. L’apostrophe de monsieur Hott avait été brève, dure et brutale : « Fernand, vous êtes un parfais abruti, vous allez cesser de fabriquer vos machines infernales. Vous êtes là pour bêcher, remuer la terre, conduire une automobile, pas pour faire des simagrées de ferrailles et de foutus remonte-pentes qui bringuebalent la nourriture et en font un merdier pas possible, je n’ai pas envie de devenir la risée du canton à cause d’un imbécile, allez, sortez ». Mon oncle avait la tête baissée, comme un coupable. Il avait légèrement salué d’un penchement du buste et était sorti sur un léger claudique ment que je n’avais auparavant pas remarqué. Les invités étaient assis devant le vide d’assiettes blêmes, l’alignement savamment ordonné par tante Anna de couverts argentés et le clin d’œil de verres à demi pleins ou à demi vides. De ce jour-là mon oncle ne toucha plus jamais une machine. De ce jour-là, je ne fus plus un enfant. La honte m’avait étouffé, j’avais atteint l’âge de raison et jamais plus ne m’aveuglerait sur ces engrenages mécaniques bipolaires, ces enchaînements informatiques binaires. Non je hais les machines et laisse aux autres l’hystérie de leurs maniements, et pourtant, que serais-je sans elles ?

Paru dans la Revue Siècle 21, N°33, automne-hiver 2018

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑